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- Un vote symbolique aux résonances historiques
- Les fantômes de l’accord franco-algérien
- Le glissement idéologique de la droite républicaine
- Une victoire stratégique pour le RN
- Un tournant politique sous la Ve République
- La relation franco-algérienne, éternel baromètre politique
- Vers la fin du “cordon sanitaire”
- l’ombre portée de 2027
Le vote symbolique de l’Assemblée nationale contre l’accord franco-algérien de 1968 révèle un tournant majeur : la droite traditionnelle suit désormais le Rassemblement national sur des positions qu’elle rejetait autrefois avec véhémence. Un basculement historique et idéologique sous la Ve République.
C’est un vote sans portée législative, mais lourd de signification politique. Le 31 octobre, l’Assemblée nationale a adopté une résolution déposée par le Rassemblement national (RN) visant à « dénoncer » l’accord franco-algérien de 1968. Ce texte, conclu quelques années après l’indépendance de l’Algérie, facilite notamment la délivrance de visas et le séjour en France pour certaines catégories de citoyens algériens. Juridiquement, la résolution ne lie pas le gouvernement, mais politiquement, elle marque une rupture : pour la première fois depuis la naissance de la Ve République, une initiative venue de l’extrême droite a été adoptée par le Parlement.
Un vote symbolique aux résonances historiques
L’accord de 1968, signé six ans après les accords d’Évian, visait à stabiliser les relations entre Paris et Alger dans un contexte de mémoire encore douloureuse. Il définissait un statut spécifique pour les ressortissants algériens, alors première communauté étrangère en France. En le remettant en cause aujourd’hui, les députés RN ont touché à l’un des piliers de la relation bilatérale franco-algérienne — une relation faite d’allers-retours permanents entre coopération et rancunes postcoloniales.
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Le vote n’a, en soi, aucune conséquence immédiate. Il ne contraint ni l’exécutif ni la diplomatie. Pourtant, il révèle bien plus qu’une simple posture politique : il atteste de l’effritement des repères historiques de la droite républicaine. Pour la première fois, des députés Les Républicains (LR) et du parti Horizons, proche d’Édouard Philippe, ont choisi de soutenir un texte venu de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Un événement inédit depuis 1958, qui souligne combien le cordon sanitaire imaginé jadis par Jacques Chirac pour isoler le Front national est désormais rompu.
Les fantômes de l’accord franco-algérien
L’enjeu dépasse la simple révision d’un traité administratif. À travers l’accord franco-algérien se rejoue un pan entier de l’histoire coloniale. À l’extrême droite, la mémoire de l’Algérie française, jamais totalement apaisée, continue de hanter les discours et les symboles. Les fondateurs du Front national — ancêtres politiques de Marine Le Pen et de Jordan Bardella — comptaient dans leurs rangs d’anciens membres de l’OAS, organisation terroriste farouchement opposée à l’indépendance de l’Algérie et qui avait tenté à plusieurs reprises d’assassiner le général de Gaulle.
Or, ce même de Gaulle demeure pour la droite classique une figure tutélaire, le socle moral et historique du gaullisme. Voir aujourd’hui certains de ses héritiers politiques — Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau ou encore des élus d’Horizons — soutenir une initiative directement portée par les héritiers idéologiques de ceux qui combattirent de Gaulle, relève d’une contradiction spectaculaire. Seuls quelques ténors, comme Xavier Bertrand ou Jean-François Copé, ont exprimé leur malaise, rappelant la « trahison » morale que représenterait une telle convergence.
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Le glissement idéologique de la droite républicaine
Ce vote acte une évolution politique amorcée depuis plusieurs années : la droite dite « républicaine » se rapproche de plus en plus des thèmes et des rhétoriques de l’extrême droite. En expliquant qu’« il n’y a aucune raison d’être dans des postures politiciennes lorsque le RN défend des convictions que nous partageons », Laurent Wauquiez a résumé un mouvement de fond : la normalisation du parti de Marine Le Pen dans le champ politique français.
À lireAccord franco-algérien : Une victoire pour Marine Le Pen qui scelle l’union des droitesPour ses défenseurs, la résolution ne serait qu’un signal de fermeté envoyé à Alger. Ils invoquent les tensions récurrentes entre les deux pays — qu’il s’agisse de la rétention d’écrivains comme Boualem Sansal, du refus de l’Algérie de reprendre certains de ses ressortissants sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), ou encore des déclarations jugées hostiles de dirigeants algériens envers Paris. D’autres, comme le Premier ministre Sébastien Lecornu (ex-LR), appellent d’ailleurs à « renégocier un texte d’un autre temps ».
Mais le choix du moment et du véhicule politique laisse peu de doute sur la portée symbolique du geste. En suivant le RN sur un dossier aussi chargé d’histoire et de mémoire, la droite républicaine renonce à une part de son identité. Elle entérine l’idée que les frontières morales établies après la Seconde Guerre mondiale — entre un camp républicain et un camp nationaliste — sont désormais poreuses.
Une victoire stratégique pour le RN
Pour Marine Le Pen et Jordan Bardella, l’opération est d’une redoutable efficacité. Sans obtenir de victoire législative, le RN a imposé son agenda et ses thèmes dans le débat public. En quelques jours, le parti a réussi à faire voter un texte à son initiative, obtenir le soutien partiel de la droite traditionnelle et s’ériger en force d’entraînement. L’image d’un RN « fréquentable » s’en trouve renforcée.
Cette « victoire historique », comme l’ont qualifiée les députés lepénistes, s’inscrit dans une stratégie longuement mûrie : faire du parti une alternative de gouvernement crédible en séduisant l’électorat conservateur. Les sondages confirment que cette tactique porte ses fruits. Le RN atteint des niveaux inédits d’intention de vote pour la présidentielle de 2027, tandis que les figures de la droite classique — Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau ou Édouard Philippe — peinent à émerger. L’union des droites, longtemps impensable, devient un horizon concret.
Un tournant politique sous la Ve République
Ce rapprochement n’est pas anodin. Il traduit l’épuisement du clivage traditionnel entre droite et extrême droite, mais aussi la recomposition en profondeur du paysage politique français. Depuis l’éclatement de l’UMP et l’effacement du gaullisme, la droite peine à se définir entre un centre macroniste perçu comme libéral et un RN nationaliste et identitaire. Face à cette double concurrence, suivre Marine Le Pen peut apparaître comme un raccourci électoral. Mais à long terme, il risque de précipiter la disparition de ce qu’il reste de la droite républicaine.
L’historien et politologue Jean Garrigues y voit « un moment charnière comparable à celui où la droite italienne s’était alliée avec les post-fascistes dans les années 1990 ». Selon lui, « la droite française n’a plus de doctrine claire sur la Nation et l’identité, deux thèmes où le RN impose désormais son lexique et son tempo ». D’autres observateurs soulignent le risque d’une banalisation du discours anti-immigration, au détriment du débat sur les politiques économiques, sociales ou environnementales, aujourd’hui reléguées au second plan.
La relation franco-algérienne, éternel baromètre politique
L’affaire n’est pas sans conséquence pour la diplomatie française. L’Algérie, sensible aux symboles, suit de près les débats hexagonaux. Depuis plusieurs années, les relations entre les deux pays connaissent des hauts et des bas, alternant gestes d’apaisement et crispations mémorielles. En octobre, Alger a déjà exprimé sa « surprise » face à la montée des discours remettant en cause les accords bilatéraux. Une dénonciation effective de l’accord de 1968 pourrait fragiliser la coopération migratoire, énergétique et sécuritaire entre les deux rives de la Méditerranée.
À lireDestitution de Marine Le Pen : une décision du Conseil d’État qui bouleverse son avenir politiqueAu-delà de l’aspect diplomatique, le vote révèle combien la question algérienne demeure, en France, un miroir des divisions internes. Plus de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, le sujet reste chargé d’émotions et d’instrumentalisations politiques. « L’Algérie, c’est la madeleine de la droite française », ironise un ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. « À chaque crise intérieure, on y revient pour ressouder un électorat inquiet. »
Vers la fin du “cordon sanitaire”
Le symbole est fort : avec ce vote, la digue morale et politique qui séparait jadis la droite républicaine de l’extrême droite a cédé. Le fameux « cordon sanitaire » mis en place par Jacques Chirac dans les années 1990, et respecté pendant des décennies, apparaît aujourd’hui obsolète. Le RN, autrefois relégué aux marges, s’installe au cœur du jeu parlementaire.
Marine Le Pen peut savourer sa victoire. Sans accéder au pouvoir, elle impose sa logique, son calendrier et son discours à des adversaires qui, en voulant la contenir, finissent par lui ressembler. Le RN n’a plus besoin de choquer : il lui suffit désormais d’attendre que ses idées soient reprises par d’autres.
l’ombre portée de 2027
Au fond, la bataille autour de l’accord franco-algérien n’était qu’un prétexte. Le véritable enjeu se situe ailleurs : dans la conquête de la respectabilité politique et la recomposition d’un bloc de droite autour du RN. En cela, Marine Le Pen a déjà remporté une victoire bien plus stratégique qu’un simple vote symbolique.
Reste une question, lourde de conséquences pour la démocratie française : que devient un système politique lorsque ses garde-fous historiques disparaissent ? Le débat autour de l’accord de 1968 n’a pas seulement rouvert un vieux dossier diplomatique ; il a révélé, au grand jour, une mutation idéologique profonde. Et peut-être, un prélude à la prochaine alternance.
